Jean-Pierre Stirbois, l'apparatchik

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Jean-Pierre Stirbois, l'apparatchik

Message  Admin le Ven 29 Juil - 16:15

http://www.lemonde.fr/politique/article/2011/07/15/le-monde-magazine-jean-pierre-stirbois-l-apparatchik_1549049_823448.html#xtor=AL-32280184


Les numéros deux du Front national (2/4) | LE MONDE MAGAZINE | 15.07.11 | 17h36

Au soir du 11 septembre 1983, la tension ne cesse de monter sur la place de la mairie de Dreux, dans l'Eure-et-Loir. La soirée du second tour de l'élection municipale partielle est animée. La foule scande : "Stirbois, fasciste et assassin !", "Stirbois, salaud, le peuple aura ta peau !". La liste qui a remporté la victoire compte des chiraquiens, des centristes et des frontistes, dont le numéro deux du Front national, Jean-Pierre Stirbois.

Une semaine auparavant, ce dernier avait bousculé l'échiquier politique avec le "coup de tonnerre de Dreux" : sa liste obtenait près de 17 % des voix au premier tour et il allait réussir l'exploit – obliger les droites à fusionner avec le FN. L'homme de cette victoire historique qui fait connaître le Front national aux Français est l'inverse de Jean-Marie Le Pen. L'un est austère, l'autre brillant, l'un est un tribun, l'autre un apparatchik.

Jean-Pierre Stirbois est un fils d'ouvrier né en 1945. Adolescent, il est proche de l'OAS-Métro-Jeunes. En 1965, il participe à la campagne présidentielle du candidat d'extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour, dont Jean-Marie Le Pen est l'animateur. Stirbois y rencontre à cette occasion une militante prénommée Marie-France, qui va partager sa vie affective et politique.

La déroute électorale qui suivra va provoquer une lutte fratricide entre Tixier et Le Pen. Stirbois choisit le premier puis s'en va participer au lancement du Mouvement jeune révolution. "Solidariste", ce groupe réunit des anciens de l'OAS-Métro-Jeunes, leur idole est le capitaine Pierre Sergent. Au retour de son service militaire en 1969, Stirbois prend en charge le secrétariat national. "C'est là que vont se former le style et les méthodes d'organisation du futur numéro deux du FN", estime l'historien Jonathan Preda.

Stirbois veut construire une élite révolutionnaire apte à l'action clandestine. Il est lié avec Aginter Press, une officine portugaise de contre-subversion très impliquée dans les actions terroristes qui frappent l'Italie. La découverte dans sa cave d'armes et de matériel destiné à la production d'explosifs lui vaut d'ailleurs un an de prison avec sursis en 1971. L'organisation vit alors des crises successives. En 1975, Stirbois renomme son noyau de fidèles l'Union solidariste et fonde une imprimerie. Dix ans plus tard, elle tournera à 90 % pour le FN.

Un drame va précipiter le rapprochement de Stirbois avec Le Pen. Lors de la venue à Paris, en 1977, du chef de l'Etat soviétique Leonid Brejnev, le militant solidariste Alain Escoffier s'immole par le feu. L'ensemble de l'extrême droite est en deuil. Le 23 février 1977, à la messe funèbre, tous les groupes d'extrême droite font corps. Sur le parvis de l'église, Jean-Marie Le Pen et Jean-Pierre Stirbois discutent. Ils se reverront et l'Union solidariste adhérera en bloc au FN.

FORMULES CHOCS

Dix ans après, Stirbois se souvient clairement de ses débuts auprès de Jean-Marie Le Pen : "Je m'imaginais que le Front national était une organisation puissante, mais découvris vite que s'il y avait un chef, des idées et quelques bonnes volontés, il manquait de structures et de militants encadrés…" Le couple Stirbois décide de s'implanter à Dreux en 1978 et commence à quadriller les quartiers populaires. Un élu local aura ce mot : "C'est curieux que Stirbois soit au Front national, il a l'air normal". Le solidariste se lance dans une OPA sur le Front. La tension monte avec la tendance nationaliste-révolutionnaire de François Duprat qui a perdu son chef assassiné dans un attentat à la voiture piégée en 1978 (lire Le Monde Magazine du 9 juillet).

Stirbois est pro-israélien et récuse toute connotation fascisante qui, à son sens, freine le développement du FN. Ses adversaires l'accusent d'être un "agent sioniste", son vrai nom serait "Stirnbaum". Il crie à la provocation, traite ses détracteurs de "nazillons" et applique la formule de Lénine : "Le parti se renforce en s'épurant"… En deux ans, les radicaux sont liquidés. Après avoir pris la direction du comité de soutien à la candidature Le Pen pour la présidentielle de 1981, en vain car le nombre de signatures ne sera pas atteint, il récupère le secrétariat général. Travailleur acharné, il veut édifier un véritable appareil maillant la France entière et s'initie aux formules chocs, lançant en 1982 un tonitruant : "Immigrés d'au-delà de la Méditerranée, retournez à vos gourbis !".




Jean-Marie Le Pen et Jean-Pierre Stirbois, président et numéro deux du FN,, lors d'une conférence de presse avant les élections municipales de Dreux, le 6 septembre 1983.AFP / Gabriel Duval

Dans une France qui est passée du "changer la vie" de François Mitterrand à la "rigueur" de Jacques Delors, dans une ville de Dreux où un habitant sur cinq est un immigré, un sur dix chômeur, Stirbois obtient un premier succès aux cantonales de 1982 (12,6 %) qui lui permet d'aboutir à une union RPR-FN aux municipales de 1983. Son slogan est sans ambiguïté : "Inverser le flux de l'immigration à Dreux". La gauche gagne mais l'élection est annulée. On doit revoter en septembre. Le couple Stirbois se lance cette fois sous la seule bannière du Front. Tout l'été, ils vont à la rencontre des Drouais. Des Parisiens viennent les aider, mais pas Jean-Marie Le Pen : il est en vacances. En septembre, c'est le "coup de tonnerre" qui donne des ailes à Stirbois. Certains frontistes pensent qu'il est temps de changer de chef.

Reste que le succès apporte de nouvelles difficultés. Des transfuges des droites rejoignent le FN, mais leur culture politique a peu à voir avec celle des "historiques". Le ton monte. Persuadé que le vivier naturel de l'électorat frontiste se situe dans les milieux populaires, Stirbois craint l'embourgeoisement et redoute que la droite veuille détruire son parti de l'intérieur. Main de fer dans un gant d'acier, il provoque des scissions, menace les déviants, constitue des dossiers sur les cadres. En 1986, grâce à une modification de la loi électorale, le FN entre à l'Assemblée avec 35 députés, élus sur des listes de "rassemblement national" alliant FN et divers droite.

BRAS DESSUS BRAS DESSOUS

L'image de Stirbois évolue. Celui qui avait purgé les radicaux est perçu comme leur chef de file. Il est en permanence suspecté de préparer un putsch ou une scission. Aux journées parlementaires frontistes de 1987, Stirbois et Le Pen arrivent bras dessus bras dessous, afin de démentir le conflit. Les journalistes interrogent le président du Front sur son avenir. "Faites très attention de vouloir dépouiller l'ours pendant qu'il est encore vivant, rétorque Jean-Marie Le Pen. Il peut encore très bien vous enlever la tête d'un coup de patte." Pour contrer l'influence de son secrétaire général, Jean-Marie Le Pen fait monter Carl Lang et Bruno Mégret dans l'appareil. Dans la presse, Stirbois menace : "Le FN était en 1983 une entreprise artisanale, il est devenu une PME et maintenant presque une grande surface. Si le chef d'entreprise fait preuve de mollesse, l'affaire périclitera. Je suis sans mollesse."

Cette idée d'un duel entre les deux têtes du parti n'est pas partagée par Lorrain de Saint-Affrique. Alors conseiller en communication de Le Pen, cet ex-giscardien est un ennemi de Stirbois. Il est aujourd'hui loin de l'extrême droite. Il considère qu'en aucun cas le numéro deux n'a voulu déstabiliser le chef : "Il aurait pris une balle pour Le Pen". Conscient qu'il a les qualités d'un apparatchik et non d'un leader populiste, Jean-Pierre Stirbois serait resté à sa place. En cas d'empêchement de Le Pen, il n'imaginait pas le remplacer mais aurait souhaité introniser Bruno Gollnisch, qui avait su prouver sa fidélité au parti après l'avoir rejoint en 1983. Par-delà certaines tensions, Stirbois confortait Le Pen dans sa position de patron assurant l'équilibre entre tous.

La base de la démarche de Stirbois est de faire subir à la droite une double pression. Par la droite : il s'agit de caricaturer ses thèmes (néolibéralisme, antifiscalisme, antimarxisme) pour démontrer qu'ils sont identiques à ceux de la gauche et poser le FN comme la "vraie droite". Par la gauche : dès 1982, il affirme que seul le FN peut aller chercher des voix populaires, et donc assurer une alternance à la gauche. Il reprend comme un étendard le qualificatif de "national-populiste" apposé par les politistes au parti. Pour lui, "ceux qui votent traditionnellement à gauche parce qu'ils s'imaginent depuis toujours que la gauche défend les travailleurs vont petit à petit comprendre que le mouvement qui défend le mieux les travailleurs français, c'est le Front national". La sociologie électorale va dans son sens : entre 1984 et 1988, la part des ouvriers votant FN est passée de 8 à 19 %.

"UN PARTI PUR ET DUR"



Jean-Marie Le Pen et son service d'ordre font le coup de poing avec des manifestants, après une conférence de presse, le 19 mai 1984 à Olivet (Loiret). Dans le fond à droite, Jean-Pierre Stirbois.AFP / Frank Perry



Pour les cantonales de 1985, Stirbois défend l'idée que le Front n'appelle pas à voter pour la droite au second tour. Il souhaite l'affaiblir afin de la contraindre à une alliance aux législatives à suivre. Le président du FN rêve d'être ministre de la défense du gouvernement de cohabitation, mais préfère la méthode douce. "Stirbois a dit à Le Pen qu'il commettait une erreur, que seule une stratégie de rupture ferait plier le RPR et l'UDF", relate son camarade Jean-François Touzé. Le débat reste en suspens. Il se repose au lendemain du premier tour de la présidentielle de 1988 où Le Pen a obtenu 14 % des voix. Depuis un an, Stirbois plaide pour que le Front fasse voter Mitterrand. Au bureau politique, Le Pen dit qu'"il faut faire voter Chirac". Stirbois rétorque sèchement : "Pourquoi ?".
Finalement, Le Pen prône l'abstention ou le vote Chirac mais son second glisse un bulletin François Mitterrand dans l'urne.

Stirbois se lance ensuite à corps perdu dans la campagne pour le "non" au référendum sur le statut de la Nouvelle-Calédonie. Le soir du 5 novembre 1988, il tient meeting à Dreux. Dans une référence lourde de sens, un clin d'œil à Pierre Sergent, ancien chef de l'OAS-Métro qui a été élu député FN de Perpignan, il se déclare prêt à retourner en Nouvelle-Calédonie "mettre sa peau au bout de ses idées". Après avoir ainsi menacé la France d'une nouvelle OAS, il reprend la route dans sa Golf GTI et percute un arbre. Le maître d'œuvre de la deuxième période du FN meurt sur le coup.

L'émotion est intense au Front national, et la rumeur enfle : Jean-Pierre Stirbois aurait été assassiné, comme François Duprat. Les amis du défunt se retrouvent à la Mutualité pour une soirée d'hommage. Roger Holeindre, vieux compagnon de Le Pen, salue celui qui "a chassé du FN les incapables et les voyous [pour bâtir] un parti pur et dur".

Mais cette disparition va entraîner l'élimination de ses affidés. En 1990, son camarade Michel Schneider tente de renverser la vapeur en adressant un courrier aux principaux cadres de l'extrême droite. Son texte est une charge contre l'autoritarisme et la "banalisation conservatrice" de Jean-Marie Le Pen qui le mènerait vers la droite, et donc "dans le cul-de-sac". Son objectif est de construire un courant national-populiste poussant Marie-France Stirbois. C'est un échec. Quand Bruno Mégret conquiert, via son épouse, la mairie de Vitrolles, il débaptise l'avenue Jean-Marie-Tjibaou (leader kanak assassiné) pour la renommer avenue Jean-Pierre-Stirbois. L'apparatchik disparu a intégré le rayon des symboles du parti frontiste.

Joseph Beauregard et Nicolas Lebourg



Parcours

1945 Jean-Pierre Stirbois naît dans un milieu ouvrier. Adolescent, il est proche de l'OAS-Métro-Jeunes.
1965 Il participe à la campagne présidentielle de Jean-Louis Tixier-Vignancour.
1969 Il est nommé secrétaire national du Mouvement jeune révolution.
1975 Il fonde l'Union solidariste.
1977 Lui et son groupuscule rejoignent le Front national.
1978 Stirbois devient le numéro deux du FN et le bras droit de Jean-Marie Le Pen après l'assassinat de François Duprat. Il entame aussitôt la purge des fidèles de ce dernier.
1980 En vue de la présidentielle, il est à la tête du comité de soutien à Jean-Marie Le Pen.
1981 Il accède au poste de secrétaire général du FN.
1983 Il obtient près de 17 % au premier tour des municipales de Dreux.
1984 Il est élu député européen.
1986 Les législatives voient l'élection de 35 députés FN. Stirbois est vice-président du groupe parlementaire.
1988 Il échoue à imposer à Jean-Marie Le Pen une consigne de vote pour Mitterrand. Il meurt le 5 novembre dans un accident de voiture.

Aller plus loin

Le Pen. Biographie, de Gilles Bresson et Christian Lionet, Le Seuil, 1994, 476 p., 23,20 €.
Les Nationalistes en France : La montée du FN, 1983-1997, de Roland Gaucher, Jean Picollec, 1997, 446 p., 24,70 €.
Les Droites nationales et radicales en France, de Jean-Yves Camus et René Monzat, Presses universitaires de Lyon, 1992.
Le Front national à découvert, sous la direction de Nonna Mayer et Pascal Perrineau, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1998.
"A l'école du militantisme extrême : le cas des courants “solidaristes” de 1969 à 1972", de Jonathan Preda.

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